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mercredi 23 juillet 2014

Accordéon liturgique – Entretien avec Philippe Borecek



La première fois qu’on vous parle d’accordéon liturgique, vous souriez. Comment est-ce possible ? L’accordéon, c’est la fête du village, l’oncle Dédé, le bal musette ! Et pourtant, l’instrument se prête remarquablement bien à la musique un peu moins profane. Philippe Borecek, un des meilleurs spécialistes d’accordéon liturgique au monde, a bien voulu nous éclairer sur le sujet.

Chouette la vie : Pourquoi avoir choisi l'accordéon liturgique ? D'où vient cette passion ?
Philippe Borecek : Ce choix remonte à très loin, tellement loin que je n’en ai guère de souvenir. Pourtant, je devais avoir six ans, je regardais la télé lorsque ma mère me demande : « Philippe, tu es sûr que tu veux jouer de cet instrument ? ». Il s’agissait d’un accordéon, et ma mère, grand amateur de musique classique – tout comme moi – aurait préféré que je choisisse le piano. En fait, je ne savais quoi répondre, et j’ai dit « oui » uniquement pour ne pas la contredire. Comme quoi, une vie tient à peu de choses !
L’accordéon liturgique correspond à un choix que j’ai fait il y a quelques années, alors que je voulais donner un nouvel élan à ma vie de musicien. Je venais de changer d’instrument, et l’accordéon avait une sonorité et une puissance qui faisait merveille dans les fugues baroques. Par ailleurs, mon ami l’accordéoniste Arnaud Méthivier m’avait reproché, quelques mois plus tôt, de ne plus jouer la Toccata et Fugue en ré mineur (la célébrissime !) de Bach, qu’il m’avait entendu interpréter bien des années plus tôt, lors de stages que nous faisions ensemble. Il se trouve également que cela correspondait à une période très mystique pour moi. Le tout ensemble m’a poussé à monter un répertoire qui serait destiné à n’être joué que dans les églises, autour des œuvres d’orgue, d’où l’idée de ce quasi-oxymore pour titre, avec le nom de mon instrument, et l’adjectif associé habituellement à l’orgue.

Pour voir le clip de la Toccata & Fugue en ré mineur de Bach, le grand tube de l'année... depuis 300 ans, avec Philippe Borecek à l'accordéon, cliquez → ici.


ClV : Êtes-vous nombreux à pratiquer cette discipline ? Qui l'a inventée et quand ?
Ph.B. : En fait, l’accordéon liturgique n’est qu’un choix de répertoire pour l’accordéon de concert. Depuis toujours, il y a eu des accordéonistes qui ont voulu aborder la musique classique. Tchaïkovski, au XIXe siècle, l’a inclus dans une de ses suites d’orchestre. Il ne faut pas oublier que les bourgeois ont été les premiers à acheter cet instrument, car il permettait de jouer de la musique avec moins d’exigence technique que le piano !
Les premiers musiciens à faire de l’accordéon un vrai instrument de concertiste ont été les Allemands, dans les années 60, autour de la marque Hohner, qui faisait un gros travail de facture pour améliorer l’instrument. Mais tout va changer dans les années 70, lorsque les Russes viennent, dans les concours internationaux, jouer des œuvres contemporaines de Zolotarev. Ils initient ainsi un mouvement de fond, dont tous les accordéonistes concertistes sont aujourd’hui les continuateurs. D’ailleurs, à cette époque, de nombreux jeunes incluaient déjà les fugues de Bach, jouées à la note près, dans leur programme.
Aujourd’hui, nous sommes une poignée à associer l’accordéon à une esthétique mystique. Je pense particulièrement au russe Viatcheslav Semionov, et à mon amie suisse Christel Sautaux, qui a une démarche analogue à la mienne.
Les Égyptiens, déjà... (Photo d'un album du groupe canadien TerraZetto)


ClV : Y a-t-il une différence entre votre instrument et un accordéon « standard » ?
Ph.B. : Il y a trois différences majeures. Premièrement, la facture de l’instrument : le choix des matériaux, qui va dans le sens d’une recherche sonore plus ronde, moins agressive qu’un accordéon musette. Ensuite, l’accordage lui-même, qui va éviter le désaccord de ce registre si emblématique des bals. Enfin, le clavier de la main gauche offre la possibilité de jouer toutes les notes, graves ou aiguës, c’est ce qu’on appelle dans notre jargon « les basses chromatiques ». Pour expliquer plus simplement : un accordéon traditionnel ne peut jouer que des basses et des accords à la main gauche, un accordéon de concert a deux claviers complets pour les deux mains.

ClV : Combien votre instrument a-t-il de touches ? Combien pèse-t-il ?
Ph.B. : Mon accordéon pèse environ quinze kilo. Pour ce qui est des touches, très sincèrement, je ne les ai jamais comptées ! Nous faisons beaucoup plus attention aux notes les plus graves, et les plus aiguës, pour connaître son étendue. Il faut aussi savoir qu’il existe beaucoup de touches qui ne font que répéter les sons joués par d’autres, dans d’autres rangées, cela pour un certain confort de la main, et pour permettre de jouer des morceaux difficiles sans risquer une tendinite ! Pour rassurer le public, les claviers ont été conçus de manière extrêmement logique, c’est aussi logique qu’un piano. Le problème est qu’ils ont des logiques différentes, ce qui rend plus difficile son apprentissage.


(© Musée de l'accordéon à Malden, Pays-Bas)


ClV : Quels sont les petits tracas que vous rencontrez dans la pratique quotidienne de l'accordéon ? Il paraît que vous utilisez une chaussette lorsqu’il fait chaud ?

Ph.B. : Il n’y en a pas tant de tracas que ça. À propos de la chaussette, je voyais l’autre jour avec beaucoup d’amusement la photo publiée sur Facebook par la maman d’un jeune accordéoniste lituanien. Elle avait tricoté une « chaussette de main ». On l’enfile à la main gauche, avec un trou pour le pouce, afin d’éviter que le bras ne colle contre le plastique lorsqu’il fait chaud. J’ai ajouté ce commentaire : « A tool for an accordionist ».

ClV : Vous jouez beaucoup de morceaux prévus pour l'orgue. D'où vient cette proximité de son ? Les partitions existent-elles ou devez-vous les réécrire ?
Ph.B. : Il faut se souvenir que l’accordéon utilise le même système sonore que l’harmonium : l’anche libre. C’est la facture de l’instrument qui lui permet d’avoir un son aussi proche de celui de l’orgue.
Lorsque je joue les morceaux écrits originellement pour orgue, je me sers des partitions originales, et je prends le temps de bien les doigter, afin de trouver la manière la plus aisée pour les mains de jouer toutes les notes. En général, je ne réécris pas les morceaux.


Le duo Archivolte : Philippe Arestan au violon et Philippe Borecek à l'accordéon





Philippe Borecek se produit en France et à l’étranger, seul ou accompagné des musiciens les plus talentueux. S’il passe près de chez vous, ne ratez surtout pas le concert. Vous assisterez à une performance remarquable, et vous évaderez quelque temps pour un voyage étonnant, au cœur des plus grandes œuvres du répertoire classique, et notamment baroque !



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