Chouette La Vie depuis 2004 - Blog's not dead !

jeudi 25 juillet 2019

Avis express : Colette, La Maison de Claudine



       Quand vous arrivez dans l'Yonne et que vous êtes incapables de réciter par cœur, spontanément, tout l'œuvre de Colette, on vous regarde quand même de travers ! Alors je rattrape mon retard, peu à peu, en douce. Je viens de finir ce bouquin, La Maison de Claudine.
       J'ai adoré ces histoires d'araignées qui viennent boire du chocolat, la nuit, de fantôme dans le grenier, et d'œuvres de Corneille subtilement dissimulées dans les missels, pendant l'office. C'est bien écrit, extrêmement bien écrit. De courts textes empreints de nostalgie et jamais dénués d'humour, très plaisants à lire.
       Colette, native de l'Yonne, donc, a publié une cinquantaine de romans. C'est la deuxième femme élue membre de l'Académie Goncourt, elle a été nominée pour le prix Nobel de littérature et, à sa mort, elle a reçu des funérailles nationales. Mais il aura fallu attendre 2018, 2018 !, pour qu'un de ses textes figure au bac de français en série littéraire. On pourrait évoquer cette absence par la vie "dissolue" de l'autrice, mais lorsqu'il s'agit d'étudier des auteurs, mâles donc, avec le même genre de vie, mais en plus toxico et trafiquants d'armes, ça n'a pas l'air de déranger grand monde. Le bac littéraire 2018 a été, pour la première fois, uniquement composé de textes féminins suite au mouvement #MeToo, à la libération de la parole des femmes. Tiens, mais les femmes auraient des choses à dire ?

       J'ai trouvé cet exemplaire dans une cabane à livres. Il possède des petits coins, probablement découpés dans une vieille enveloppe, qui permettent de maintenir les pages au fur et à mesure de la lecture. Super pratique ! N'hésitez pas à adopter ce système très astucieux, et lisez ce livre de Colette, c'est vraiment beau, et bon !

       

mardi 9 juillet 2019

Terre de liberté, de Anne McCaffrey



     Présentation

     Terre de liberté est un roman d’environ 350 pages, écrit par Anne McCaffrey. Il a été publié en France pour la première fois en 1999, et a connu une réédition l’année suivante. Terre de liberté fait partie du Cycle des hommes libres, qui fait lui-même partie de la série La Trilogie des forces, co-écrite avec Elizabeth Ann Scarborough. Le roman a été traduit par Thomas Bauduret, et illustré par Wojtek Siudmak.



Une image de Sarah Pflug sur Burst *


     Le livre proprement dit

     Le sujet du roman est classique : la colonisation d’une planète pénitentiaire. Des humains et divers extraterrestres sont abandonnés sur une planète qui semble inhabitée. Pour survivre, ils doivent se débrouiller avec seulement un couteau, une couverture et les quelques rations qu’on a bien voulu leur laisser. Les conditions sont bien entendu très difficiles, mais le ton du roman est très léger. Les personnages parlent toujours « en souriant », « avec facétie » ou « d’un air taquin ». En plus, l’extra-terrestre a de jolies fesses. Mais va-t-il vraiment coucher avec la belle héroïne ? Ce n’est pas si évident, je vous laisse découvrir la suite dans le roman.
     Dans Terre de liberté, les personnages ne présentent aucune profondeur psychologique, bien qu’ils aient été beaucoup travaillés en amont. Chacun·e a une fonction bien précise, au sein de la colonie, mais aussi du roman. Ainsi, vous avez droit au cuistot de service, au rebelle de service, au pro-militaire de service, au boulanger de service, à la jolie fille de service, au traître (mais est-ce vraiment un traître ?) de service etc. Cela pourrait sembler manquer de finesse, mais rien n’est ni trop grossier ni caricatural, c’est un roman léger et sympathique.


Une image de Flo Maderebner sur Pexels *


     Traduction parfois étrange

     Il y a certains passages que je n’ai pas compris ou quelques faux-amis oubliés : par exemple « sketch », pour croquis, qui revient à plusieurs reprises. « Éventuellement » (eventually) pour « finalement ». Ou un personnage qui demande à un autre s’il a passé l’examen. Oui, il l’a passé, il vient de nous le dire, mais l’a-t-il réussi (passed en anglais) ? D’autres expressions sonnent bizarrement : « Comme il ne s’était toujours rien passé à midi plein » p. 260 ou, page 291 « Kris n’eut pas le courge de regarder », ou encore, page 293 « elle s’effondra pour le compte ». On retrouve cette expression p. 305 « elle avait dû l’allonger pour le compte » (signification ?). Page 308, on lit « On a des gars vraiment ficelle » . L’expression est, là encore, répétée plusieurs fois, je n’ai absolument aucune idée de ce que cela peut bien vouloir dire. Pareil pour « Mais ce qu’il leur montrait n’exigeait ni futilité ni silence ». Page 159 « nous pouvons vivre sur le pays » (sur ou dans ?). Page 333, on nous parle d’« avions parqués nez dans queue  ». L’héroïne du livre, Kristin, apprend à parler à un extra-terrestre, Zainal. Ce dernier a beaucoup de mal avec les expressions idiomatiques, par exemple « mon vieux ». Et une expression lui donne beaucoup de fil à retordre : « La dent de l’œil ». Cette expression est reprise à de multiples reprises, comme par jeu, tout au long du livre, et comme si elle était ultra courante en français. Mais, tout comme Zainal, j’ai eu bien du mal à la comprendre. D’après le contexte, il semblerait que cela signifie que quelque chose est difficile, demande beaucoup d’efforts ou coûte très cher. Mais j’ai eu beau chercher, en anglais, et en français, je n’ai pas trouvé à quelle expression cela pouvait faire référence. D’après toutes les définitions que j'ai trouvées, la « dent de l’œil » est une expression pour désigner une canine, cette dent qui se trouve juste sous l’œil. Cela ne nous éclaire pas vraiment pour le texte. Cela pourrait passer si l’expression était utilisée une ou deux fois, mais elle revient très souvent, sur un très grand nombre de pages.
     Rassurez-vous, le nombre de fautes n’est pas rébarbatif et n’entrave pas trop la lecture. Mais c’est bien dommage de ne pas les avoir corrigées, car le texte est par ailleurs très fluide et assez plaisant à lire. Serait-ce trop demander à l’éditeur de faire corriger ses publications ?


Une image de Tom Fisk sur Pexels *


     Science-Fantasy ?
     La couverture présente un bandeau noir où l’on lit distinctement la catégorie à laquelle appartient le livre : « Science-Fantasy ». Terre de liberté est indéniablement un livre de science-fiction : on y croise des machines inconnues, de gros vaisseaux spatiaux, des extraterrestres, on nous parle du ciel distinctif de cette planète qui n’est pas la Terre etc. 
     En revanche, il n’y a aucune magie, pas de surnaturel, encore moins de dragon (bon, d’accord, on rencontre quelques bestioles bizarres comme les vaches-leuh, car au lieu de faire meuh, elles font « leuh » !). Mais je n’ai pas bien compris où était la fantasy là-dedans. Il est à noter que l’éditeur, Presse Pocket, est le premier à avoir introduit le nom de cette nouvelle catégorie en France, justement pour un livre d’Anne McCaffrey. Peut-être a-t-il voulu l’appliquer à tous les romans de cette autrice, afin de capter l’attention des fans de science-fiction, et aussi celle des fans de fantasy ? En tout cas, les amateur·trices de fantasy pure risquent d’être déçu·es. Au demeurant, l’éditeur aurait dû classer ce roman en « Science-Fantasy-Romance-Revival ». Cela lui aurait permis d’englober encore plus de monde. Mais il n’a pas osé. Et d’ailleurs, dans la réédition du livre, il n’a même plus rien mentionné du tout !


Une image de Fancycrave.com sur Pexels *

     Le court extrait
     – Pour ceux qui ne le savent pas, ce sont les Deskis qui ont découvert les grottes qui nous abritent. Je ne crois pas que nous les aurions trouvées. Ils grimpent comme les araignées auxquelles ils ressemblent, mais ce sont des humanoïdes comme nous. Je ne veux plus les entendre traités d’araignées. Compris ? Alors écoutez-moi bien. Ils ont été arrachés à leur planète comme nous, et nous les traiterons comme nous traitons l’un d’entre nous – parce que chacun d’eux est l’un d’entre nous. Ai-je été assez clair ?
     Tout le monde vociféra son approbation, ce qui rassura Kris. Elle essaya de repérer les récalcitrants.
     – C’est un Deski qui a porté l’enfant de May Framble pendant les deux jours de marche, sans jamais se plaindre une seule fois, dit Mitford, dont l’expression réfrigéra les réticents. Alors n’oubliez pas qu’ils sont dans la même galère que nous, et qu’ils tirent leur propre poids… enfin, le peu de poids qu’ils ont. Et les Rugariens font aussi partie de nous, selon le même principe. Ils ont rapporté plus de gibier que les chasseurs humains. Ce sont des as de la fronde !




Photo tirée de Time Out of Mind, épisode 4, mini-série de la BBC2 consacrée aux auteur·trices de science-fiction (1979). Disponible sur Youtube ► ICI 


     Notice de l’autrice
     Anne McCaffrey est née aux États-Unis, dans le Massachusetts, en 1926. Elle est décédée en Irlande, dans sa dernière demeure, en 2011, à l'âge de 85 ans.
     Elle a fait des études de littérature, de langues slaves, et a entamé une courte carrière au théâtre. En 1953, une de ses nouvelles est publiée par le magazine Science-Fiction Plus. Anne McCaffrey élève ensuite ses trois enfants et, tandis qu'ils sont à l'école, elle se remet à écrire. Son premier roman paraît en 1967. L'année suivante, elle commence à publier, aux États-Unis, les premiers tomes de la Ballade de Pern, cette immense saga de fantasy qui rend son autrice mondialement célèbre, et a même donné naissance à plusieurs jeux vidéo se déroulant dans le même univers.
     Anne McCaffrey a écrit et co-écrit des dizaines de romans, de science-fiction, de fantasy et de science-fantasy, de nombreuses nouvelles, et même un roman policier. Ses textes ont reçu une multitude de prix et, en 2005, à l'instar de ses consœurs Ursula LeGuin et Connie Willis, dont nous avons déjà parlé, Anne McCaffrey reçoit le titre suprême de « Grande Maîtresse de la Science-fiction » (Grandmaster of Science Fiction). Ce prix, attribué par l’association américaine des auteurs de science-fiction et de fantasy (Science Fiction Writers of America ou SFWA), récompense un auteur ou une autrice vivant·e, pour la totalité de son œuvre.

     Bonne lecture !



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Pollen, de Joëlle Wintrebert
♦ Le grand Livre, de Connie Willis
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♦ Les Yeux d’ambre, de Joan D. Vinge
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vendredi 21 juin 2019

Pollen, de Joëlle Wintrebert







       Présentation

       Pollen est un roman de 336 pages écrit par Joëlle Wintrebert. Il a été publié en 2002 par Au Diable Vauvert. L’illustration de couverture a été réalisée par l’agence Rampazzo et Associés, qui signe toutes les couvertures de cette maison d’édition. En 2003, Pollen a reçu le prix Rosny-Aîné, qui récompense chaque année les meilleures œuvres de SF francophones.
       Attention, tout comme avec Joan D.Vinge, je risque de ne pas être impartiale. Je suis fan de Joëlle Wintrebert, et j’ai adoré ce roman.


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       Le livre proprement dit

       Pollen est une planète où s’est développée une société utopique, pacifiste et matriarcale qui a réussi à complètement éradiquer la violence. Comment ? En reléguant les hommes à un rôle de second plan, et en diminuant artificiellement leur nombre : ils ne constituent plus qu’un tiers de la population. Bien que la sexualité soit très développée, et tout à fait libérée, la procréation n’incombe plus aux femmes. Sur Pollen, les ingénieures ont une maîtrise absolue de la fécondation in vitro et donnent naissance, dans leurs laboratoires, à des triades : un enfant de sexe masculin pour deux enfants de sexe féminin. Sur Pollen, la volupté est un art de vivre et, malgré cet environnement a priori paisible et pacifique, si un homme fait preuve de violence, il est immédiatement envoyé sur le Bouclier, le satellite semi-artificiel de Pollen. Le Bouclier a été créé pour assurer la protection, comme son nom l’indique, de la planète-mère. Mais le rapport entre un tiers d’homme et deux tiers de femmes est-il viable, est-il acceptable ? Peut-on vraiment parler d’équilibre ? Et comment en est-on arrivé là ? L’Histoire a réponse à toutes les questions et de fait, sur la planète Pollen, « tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ». Une utopie enfin réalisée, une utopie qui fonctionne, un aboutissement.
       Vraiment pour tout le monde ?

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       Salem, Sahrâ et Sandre forment une triade parfaite. Nés ensemble dans un incubateur, élevés ensemble, ils sont inséparables. Jusqu'au jour où Sandre commet l'irréparable et risque d'être envoyé en exil sur le Bouclier. Peut-on séparer les êtres d’une triade aussi fusionnelle ? Y a-t-il un moyen pour que Sandre reste ou, s'il devait partir, pour le faire revenir ?

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       Pollen est une histoire d’amours, de politique, de trahisons, de fusion, et de prises de conscience. Le ton est détaché, on entend parfois parler d'événements de façon indirecte, mais il se passe beaucoup de choses, et l’histoire est pleine de rebondissements. Pollen est un roman qui peut paraître déroutant, un roman sensuel, engagé et révolutionnaire. Cela reste malgré tout un récit tout en finesse et en sobriété, fluide et très agréable à lire.

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       Court Extrait
       « (...) Quand, à vingt-huit ans, il était entré au service d'Ifni, secrétaire le jour et amant la nuit, il avait imaginé naïvement que les barrières s'effondreraient devant son avancée irrésistible.
       Il avait su se rendre indispensable, mais les barrières avaient tenu. Sa position d'auxiliaire, acquise depuis trois ans, ne les avait ébréchées en rien. C'était pourtant la plus belle promotion dont un homme eût le droit de rêver à l'échelon d'une commune. Certes, en théorie, l'accès au rang de bourgmestre n'était pas conditionné par le sexe. Seulement il suffisait de détailler la composition d'une assemblée communale et l'on comprenait pourquoi, en deux cent trente quatre années de Pollen, aucun homme n'avait été élu à ce poste : les quatorze guides étaient exclusivement des femmes et le contingent des hommes à la tête d'une centurie n'avait dépassé dix pour cent qu'au moment des incursions abouties de pirates. De toute façon, le tiers masculin de la planète avait toujours été sous-représenté. »



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       Féminin ou féministe ?

       La différence est de taille ! Un roman de SF féminin est un roman écrit par une femme, c'est tout.
Un roman de SF féministe peut être écrit par un homme ou par une femme, peu importe. C'est le fond qui change. Il revendique une amélioration de la condition des femmes, il appelle à une équité dans le traitement, à une égalité des droits dans tous les domaines où la femme est, toujours à l'heure actuelle, en situation d'infériorité (salaires, politique, médias, hiérarchie, accès à la scolarisation notamment dans les filières techniques et scientifiques, etc.). Malheureusement, ces domaines sont encore très nombreux.
       Pollen est-il un roman féminin ou féministe ? Les deux, *ma* capitaine ! Il est écrit par une femme, Joëlle Wintrebert, et il décrit une société matriarcale où les femmes ont pris le pouvoir dans tous les domaines (là, croyez-moi, vous êtes sûr de lire de la SF !). Joëlle Wintrebert pousse tellement loin sa réflexion qu'elle abandonne la fameuse règle de grammaire voulant que, depuis le XVIIIe siècle, « le masculin l'emporte sur le féminin ». Tous les noms sont féminisés – elle nous parle par exemple d'ingénieures, centurionnes ou de médiciennes – mais aussi les accords en genre. Quand elle vous parle d'un groupe de dix hommes et d'une femme, elle dira « elles », et elle accordera tout au féminin pluriel. La société de Pollen est fondée par des triades de deux filles et un garçon, systématiquement. En français actuel, on dirait que ce sont des jumeaux. Mais Joëlle Wintrebert ne parle qu'au féminin, donc ce sont des jumelles. Au début, même pour une lectrice, c'est un peu troublant, on n'a pas l'habitude de voir le féminin occuper tant de place. Mais on s'en accommode rapidement, et fort bien. En revanche, pour les lecteurs masculins, le sentiment est certainement très différent. J'imagine qu'ils doivent se sentir profondément exclus de tout ce monde, de ces environnements hyper féminins, ils le sont même de leur propre langue. Terrible, n'est-ce pas ? Mais songent-ils un instant que les femmes vivent cela depuis des siècles, tous les jours, à chaque instant ? Qu'elles lisent un livre, qu'elles écoutent la télé, la radio (la très grande majorité des intervenants sont des hommes, qu’ils soient animateurs, invités ou héros de bouquin), qu'elles se présentent à un poste un peu élevé, qu'elles s'interrogent sur leur salaire, souvent inférieur à ceux de leurs collègues. Qu’elles veuillent simplement jouer à un jeu de société (la plupart des hommes vont les agonir de conseils et leur prouver à quel point elles sont idiotes et n’auraient pas dû participer au jeu) ou qu’elles aient affaire à un médecin, à un supérieur hiérarchique... Les femmes vivent ce rejet, cette mise à l'écart, cette invisibilisation au quotidien. En lisant Pollen, les hommes auront un vague aperçu du malaise que cela engendre dans « la vraie vie », et de la tyrannie profonde de cet état de fait. Cela choque, cela dérange, cette ségrégation révolte, tellement elle est injuste et arbitraire. Pollen n’est pourtant qu’un roman, quelques feuilles de papier imprimé qu’on peut lire ou pas, personne n’est obligé. Mais quand c'est une femme qui subit ça, dans la vraie vie, qu’on ne lui laisse aucun choix, n’est-ce pas encore plus révoltant ? C’est tellement ancré dans notre société, qu’on aurait presque tendance à l’oublier, et on a d’ailleurs vite fait de conspuer celles et ceux qui tentent d’obtenir une plus grande équité, une plus grande justice entre les sexes.


Joëlle Wintrebert en 2010, photo de Ji-Elle *


       Notice de l’autrice

       Joëlle Wintrebert est née en 1949 à Toulon, en France. Elle a suivi des études de lettres et de cinéma. Elle a ensuite exercé divers métiers (journaliste, traductrice, critique pour de nombreuses revues littéraires et cinématographiques...). Elle a écrit plus d’une vingtaine de romans, notamment dans un genre où elle excelle : la science-fiction. Mais cela ne l’a pas empêchée d’écrire quelques polars, des histoires pour enfants, des romans historiques, des nouvelles, et divers scénarios. Elle a reçu de nombreux prix et distinctions pour son œuvre.
       Joëlle Wintrebert écrit depuis les années 70. C’est l’époque où se développe, en parallèle à la science-fiction anglo-saxonne, la « nouvelle vague » de la SF francophone. Ce courant est composé d’hommes et de femmes doté·es d’un grand talent littéraire, qui écrivent des œuvres intelligentes et passionnantes à lire, des œuvres où les thèmes de société et la politique sont souvent mis en avant. Joëlle Wintrebert, écrivaine en tout point remarquable, est une digne représentante de ce mouvement, et son influence perdurera encore longtemps dans la science-fiction francophone moderne.

Bonne lecture !




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mardi 21 mai 2019

Toutes les boîtes, cabanes, cabines et étagères à livres de l'Yonne




Présentation
       En 2009, un Américain, Todd Bol, décide un jour de se débarrasser des livres dont il n’a plus l’usage. Pour ce faire, il fabrique une petite boîte avec de vieilles planches de récupération qui traînent dans son garage. Il l’accroche à un arbre, juste en face de chez lui, et s’amuse de l’engouement qu’elle suscite, auprès des enfants, mais aussi auprès des adultes. Todd Bol décide alors de fabriquer d’autres boîtes, et crée l’association sans but lucratif Little Free Library ("Petite Bibliothèque gratuite"). Depuis, et malgré le décès de Todd en octobre 2018, ces boîtes se sont répandues dans le monde entier. On en retrouve pas loin de 100 000, dans au moins 88 pays. Ce phénomène a même fini par toucher l’Yonne ! À noter, au passage, que de tous petits hameaux surclassent souvent haut la main les plus grandes villes, y compris le chef-lieu du département. La palme revient à Fournaudin, 120 habitants, Vézinnes, 160 habitants ou même Le Fays, 50 habitants. En effet, ces petites communes n’hésitent pas à mettre à la disposition du public de très belles, et très grosses, cabanes à livres.
Todd Bol par Stacey Knoebel ©knoebelportraitdesign.com

       Vous trouverez ici toutes les boîtes, cabanes, cabines, abribus, placards, étagères et armoires à livres que j’ai recensés dans le département, depuis plusieurs années. Si vous en connaissez une qui n’est pas listée ci-dessous, n’hésitez pas à me la signaler, je l’ajouterai avec plaisir.

       La carte vous montre en rouge les boîtes à livres qui ne sont pas ouvertes 24h/24, parce que soumises aux horaires des endroits qui les abritent (square municipal, supermarché, etc.). En vert, vous retrouvez les boîtes qui sont ouvertes 24h/24, 7 jours sur 7.
       Si vous avez des difficultés pour naviguer sur cette carte, j’ai ajouté la liste de toutes les cabanes à livres en dessous. Elle reprend le même code couleur (italiques rouge/vert). Les noms en bleu, soulignés, indiquent que la ville, ou le village, propose plusieurs boîtes à livres.

       Bonne lecture !



Dernière mise à jour :  6 août 2019 - 81 boîtes à livres 


Les cabanes à livres de Cerisiers, Brion La Fourchotte, et Vézinnes

Carte des cabanes à livres




Liste de cabanes à livres

Aillant-sur-Tholon, Magasin Bi1, 4 Rue de Neuilly

Appoigny, Magasin Atac, 11 Route de Joigny
• ArcesHameau Le Charme1 Rue de le Tuilerie
• Armeau, ancienne cabine téléphonique, Place de la Mairie
Auxerre :
     - Café solidaire "La Pause du Pont" 70, rue du Pont
     -  Auxerre, devant la gare SNCF, rue Paul Doumer
     - Magasin Atac, 9 Rue de Preuilly
     - Maison de quartier des Piedalloues, 1 boulevard des Pyrénées
     25 Avenue de Châtenoy
     - Parc de Roscoff, allée Saint-Amarin
Avallon :
     - Magasin Auchan,  Rue du Général Leclerc
     - Rue du Maréchal Foch, devant le cinéma
Bleury, en face de la mairie, à côté des jeux pour enfants
• Brannay, boîte entretenue par la bibliothèque locale

• Brienon-sur-Armançon, magasin E.Leclerc Express, route de Joigny
 Brion :
     - Place de l'église, dans l'ancienne cabine téléphonique
     - Lieu-dit La Fourchotte, étagère dans la cabane abritant l'ancien puits
Cerisiers :
     - Ancienne cabine téléphonique, rue du Général de Gaulle
• Champigny, place de la Mairie
Champlay :    
     - Abribus près de l'école primaire, 27 Grande Rue
     - Le Grand Longueron, abribus près de l'école maternelle, chemin du tennis
Champs-sur-Yonne, magasin Atac, Rue Robert Raclot
Charbuy, près de la salle des fêtes, devant table de pique-nique
• Châtel-Censoir, dans le lavoir, 20 rue de la Fontaine

Chaumont, intersection Grande Rue et Rue de Villeblevin, près de la mairie
Cheny :
     - Rue de la Mairie, face au magasin Vival
     - Près de la boulangerie, 2 rue du Pont
Chevillon, cabine téléphonique, 30 rue Gaston Chausson
Commissey, place de la mairie
• Crain, au Bar/Pub Le Relais Crainois, 7 place de l'Église

Dicy, cabine téléphonique, 1 place Jean Vagry
• Escamps, près de l'ancien lavoir, rue de la Petite Garenne

Flogny-la-Chapelle, 9 Place du Commerce, près du Vival
• Fontaine-la-Gaillarde, à côté de la mairie, 3 Rue Gaston Corgibet
FournaudinAncienne cabine téléphonique, 1 Rue du Merisier aux Filles, près de l'église. Accepte livres, CD et DVD
Gisy-les-Nobles, 2 rue Sainte-Marie, près de la mairie
Joigny, voir plus bas : "Joigny à contre-courant"
• La Chapelle-sur-Oreuse, dans le parc, près de l'église et de l'école
• La Postolle, ancien abribus, route de Voisines
• Le Fays - dans l'ancien abribus
• Laroche-Saint-Cydroine, boulangerie La Larochoise, 3 rue Emile Tabarant
• Lézinnes, Magasin Vival, 43 route Nationale
• Migennes, magasin Atac, rue Pierre et Marie Curie
• Montigny-la-Resle, sous l'abri-bus, place de l'Église
• Montréal, place du Prieuré
• Plessis-Saint-Jean, à côté de la mairie
Pont-sur-Yonne :
     - Communauté de Communes Yonne Nord, 52 Faubourg de Villeperrot
     - Place du 19 mars 1962
Prunoy :     
     - Cabine téléphonique près de la mairie, 12/14 route de Chevillon 
     Centre "Enfance et Loisirs", 4 Route de Charny
• Ravières, cabine téléphonique, sur la place
Saint-Fargeau :
     - Atac/Bi1, Rue du Moulin de l'Arche
     - Lac du Bourdon, au Poste de Secours des Maîtres-nageurs
Saint-Florentin :
     - Capitainerie du port de plaisance
     - Magasin Atac, 17 Avenue de l'Europe
Saint-Georges-sur-Baulche :     
     - Magasin Les Serres de Bon Pain, sur le parking, route de Chevannes
     - Galerie du centre commercial "La Guillaumée",  Rue de Bruxelles
• Sainte-Colombe-sur-Loing, en forme de ruche rouge
• Seignelay, magasin Atac, 25 rue d'Héry
Sens :
     - Centre social, au début de la Promenade des Champs Plaisants
     - Esplanade Simone et Antoine Veil, Quai Jean Moulin

     - Librairie Calligrammes, 7 Rue Voltaire
     - Parc Du Moulin à Tan, 28 ch. de Babie. En entrant à droite, sous les arbres
     - Parc de la médiathèque, 7 rue René Binet
     - Parking SNCF, Place François Mitterrand
     - Square Jean Cousin, cours Chabonas, proche des jeux pour enfants
• Serbonnes, ancien abribus, 10 rue du Maréchal Leclerc
Sergines, entrée du parc, près de la bibliothèque/conservatoire
• Soucy, près de la bibliothèque, rue Victor Guichard
• Sougères-en-Puisaye, Grande rue de Sougères
• Tonnerre, Rue de l'Hôtel de ville, près de la mairie et du cinéma-théâtre
• Thorigny-sur-Oreuse, Ruelle de la croix blanche, près des jeux pour enfants
• Toucy, magasin Bi1, 6 Rue de la Chatterie
• Vareilles, café/épicerie/brocante Le Maquis de Vareilles, 2 Rue de l'Érable

Vermenton :
     - Aire de sport de la Gare, 25 avenue de la Gare
     - École maternelle, 33 Rue Paul Bert
     - Tour du Méridien, sous le porche, 25 rue du Général de Gaulle
• Vézinnes, 2 Route de Tonnerre, dans la cour de la mairie, n'hésitez pas à pousser la porte !
• Villenavotte, 2 rue de l'Église, près de la mairie
• Villiers-Louis, placard à l'entrée de la salle des fêtes, Place de la Mairie
• 
Villiers-sur-Tholon, dans la cour du foyer communal, sous le préau

• Voisines, à côté des courts de tennis, rue des Fossés


Les cabanes à livres de Brion place de l'église, Fournaudin, Le Fays et Cheny

Joigny à contre-courant

       Les étagères à livres de Joigny se situent à l’écart, dans des petites rues qui voient passer peu de monde. Elles sont dans des lieux fermés, avec des horaires restreints, comme si elles étaient réservées aux usagers des services en question (piscine, conservatoire, Pôle Formation...). D’ailleurs, on s’interroge : pourquoi n’y a-t-il aucune boîte dans le quartier, dit défavorisé, de La Madeleine ? Et la rive gauche de l’Yonne, avec sa gare et son hôpital, pourquoi a-t-elle été oubliée ? C’est un peu comme si la ville de Joigny voulait montrer certains quartiers, et en cacher d’autres.

       Autre chose : l’emplacement des étagères à livres de Joigny ne respecte pas les usagers des lieux. Au Pôle Formation, l’étagère se trouve dans une salle de repos. Lorsque nous sommes arrivés, toutes les conversations se sont arrêtées d'un coup. C’était très embarrassant pour tout le monde. Heureusement, cette étagère est la plus difficile à atteindre. Il faut déjà oser pénétrer dans cet établissement d’enseignement complètement fermé de l’extérieur. Vous devez ensuite aller vous présenter à la personne de l’accueil, et lui expliquer les raisons de votre présence dans ces lieux. Il faut alors revenir sur vos pas, prendre un couloir jusqu’à une salle de repos. Ce n’est pas la bonne, mais il faut tout de même la traverser pour avoir accès à une seconde salle de pause et, enfin, à l’étagère à livres.
       Autre problème : la presse locale a annoncé que le Pôle Formation possédait trois étagères à livres. C’est une grosse erreur. La seule étagère à disposition du public se trouve au rez-de-chaussée. Les autres sont uniquement destinées aux élèves. Si vous y prenez un livre, vous leur ôtez le matériel pédagogique mis à leur disposition, et vous serez accusé de vol ! Apparemment, cela se produit très régulièrement. Encore une situation de malaise et d’inconfort pour les lecteurs potentiels.

       À Joigny, un jour de semaine, trois étagères à livres sur cinq étaient fermées, plus de la moitié. Le dimanche précédent, à Sens, sur les cinq boîtes que nous avions prévu de voir, une seule était inaccessible. Les étagères de Joigny voient passer un nombre restreint de lecteurs, triés par avance par la destination du lieu visité. Celles de Sens, au contraire, sont accessibles quasi 24h/24, 7 jours sur 7. Elles sont posées directement dans la rue, à des endroits "stratégiques" : à l’entrée du très grand Parc du Moulin à Tan, dans un square du centre-ville ou à la gare par exemple. Toujours dans des espaces ouverts, visibles de loin, et surtout visibles de tous. La boîte à livres des Champs Plaisants, malgré la réputation de ce quartier populaire, est en très bon état, très propre, bien entretenue et bien garnie. Sens est une grosse ville à l’échelle de l’Yonne, on pourrait objecter qu’elle a plus de moyens. Mais cela n’a rien à voir avec l’argent. Dans certains villages délaissés, qui n’ont certainement pas les budgets d’une ville comme Joigny, les boîtes sont entretenues, respectées, accessibles à tous, tout le temps, sans condition. Plus qu’une histoire de moyens, les boîtes à livres sont l’expression d’une volonté politique. Elles reflètent la façon dont les élus perçoivent leurs "administrés", et ce qu’ils sont prêts à leur donner (ou pas). Joigny est le seul endroit de l’Yonne qui fait manifestement tout pour trier, voire repousser, ses lecteurs. Cela donne une image détestable de la ville. Mais tant pis pour eux : il y a de quoi faire partout ailleurs, ne vous privez surtout pas de visiter toutes les villes et villages alentour ! 

L'album photo :
     Le diaporama dure moins d'une minute. Il reprend automatiquement du début lorsqu'il a terminé.









Quelques photos supplémentaires :

Brion - La Fourchotte


Cerisiers
Champlay - Le Grand Longueron


Champlay, centre bourg
Cheny, devant le Vival
    
Flogny-la-Chapelle



Le Fays



Vézinnes



Champigny






Pont-sur-Yonne, place du 19-Mars-1962



Soucy
Villenavotte

Voisines
Gisy-les-Nobles


Prunoy

Arces - Hameau Le Charme

mardi 14 mai 2019

Le grand Livre, de Connie Willis

Une illustration de Maria Carella


Présentation
     Le grand Livre est un gros roman, de 700 pages, écrit par Connie Willis. Il a été publié pour la première fois en 1992 aux États-Unis, et en 1994 en France. Il a reçu les prix Hugo, Nebula et Locus du meilleur roman de science-fiction, en 1992 et 1993. Il a été traduit en français par Jean-Pierre Pugi, et a connu sept éditions avec des couvertures illustrées par Jean-Michel Ponzio ou Jérôme Bosch (oui oui !). L'illustration la plus courante, celle que l'on retrouve pour les quatre éditions J'ai Lu, a été réalisée par une femme : Maria Carella.

     Le grand Livre nous raconte le voyage dans le temps d’une jeune étudiante en histoire. Elle quitte l’année 2054 pour se retrouver au Moyen Âge. Cependant, tout ne se passe pas comme prévu et, alors qu’elle devait être envoyée dans des années où la peste n’avait pas encore sévi en Europe, elle se retrouve en pleine épidémie. Pire, comme elle est souffrante en arrivant, elle ne parvient plus à retrouver le point de rendez-vous qui pourrait lui permettre de revenir dans son siècle !



Une image de Conmongt sur Pixabay *


Grossophobie

     Note à l’intention de tous·toutes les replet·es, les rond·es, les gros·ses et les obèses : je vous aime. Du reste, je serais bien mal placée pour vous jeter la pierre. Mais les gros livres, je déteste. C'est très difficile de dire quelque chose d'intéressant et de pertinent sur 700 ou 800 pages sans ennuyer, et sans se répéter. Ou alors il faut être un·e conteur·se hors pair pour pouvoir maintenir les lecteur·trices en haleine sur le long cours.
     Lorsque je faisais de la traduction, les livres étaient la plupart du temps calibrés à 350 pages. Comprenez bien, vous avez un livre de départ, peu importe sa taille, et l'éditeur·trice en exige tant de pages. C'est donc aux traducteur·trices et aux correcteur·trices d'intervenir sur le texte pour le faire maigrir ou, au contraire, grossir. Maintenant, les livres sont souvent très gros dès leur conception. De fait, de 350 pages, on est allègrement passé à 700 ou 800 en moyenne. Pourquoi ? Pour faire plus sérieux ? Pour tenir les lecteur·trices « captif·ves » ? Je lis environ 40 à 50 pages par jour. Pour lire un bouquin de 800 pages, il me faut donc deux à trois semaines. Et pendant ce temps-là, je ne peux pas lire autre chose. Ou alors les gros livres permettent-ils d’avoir une meilleure surface d'exposition en librairie ? D’augmenter artificiellement la présence des éditeur·trices sur les rayonnages ? Quoi qu'il en soit, ce sont toujours les lecteur·trices qui en paient le prix. Dans le roman de Connie Willis, par exemple, on voit un feu s’éteindre deux fois (sans avoir été rallumé entre temps, bien entendu), une servante qui répond trois fois de suite « sans se retourner ». Page 264, la jeune héroïne « prit appui sur ses mains et se mit en selle ». Toujours page 264, quelques lignes plus bas : « Kivrin sourit au garçon d'écurie et prit appui sur ses épaules » (pour monter en selle). Page suivante, p. 265 donc, « Kivrin (...) alla se mettre en selle en prenant appui sur les doigts entrecroisés de Cob. » En gros, notre héroïne monte trois fois de suite à cheval, alors qu’elle n’en est pas descendue une seule fois 


Une image de Pexels sur Pixabay *

     
Il y a des incohérences plus importantes encore, comme lorsque le prêtre administre les derniers sacrements : « Il effleura ses yeux, ses oreilles et ses narines », p. 125 puis, p. 163 : « Elle se souvenait (...) du doux contact de sa main sur ses tempes, ses paumes, la plante de ses pieds ». Ou il y a des formulations qui peuvent parfois faire bondir : « Le National Trust ne nous autorise pas à changer de système de chauffage et les pièces de rechange des chaudières à mazout sont de plus en plus difficiles à se procurer. C’est actuellement le thermostat qui déconne »... dixit… le vicaire ! Il ne parle pas un peu bizarre, ce vicaire d’Oxford ?
     Au début du roman, pendant plus de cent pages, il n’y a quasi aucune description. Les phrases sont très courtes, avec beaucoup de verbes. C’est de l’action pure. Et pour cause, l’autrice n’a pas encore réellement lancé son histoire, elle nous fait patienter avant de planter le décor. À partir de la page 150 environ, les descriptions commencent, on entre dans le vif du roman. Du coup, on se demande bien pourquoi on a lu tout ce qui précède.
     Il y a de nombreuses phrases vides et inutiles comme : « Elle suspendit le parapluie de l'homme au dossier de son siège et s'assit près de lui » ou « Le paramed qui avait été chercher Montoya entra et alla brancher la prise de la bouilloire. » Cela ne sert strictement rien, ce sont des phrases parasites qui noient le texte.
     Le livre est séparé en deux époques. 2054 et le Moyen Âge. L’époque 2054 n’a, à mes yeux, strictement aucun intérêt, si ce n’est de gonfler artificiellement le texte. La période se déroulant au Moyen Âge est beaucoup plus intéressante, et on s’y réfugie avec soulagement. Malheureusement, vers la moitié du livre, l’héroïne, Kivrin, se propose comme nurse de deux fillettes chahuteuses. Et c’est reparti pour des dizaines de pages de chamailleries qui, en plus de ne rien apporter à la narration, sont très pénibles à lire. Vous assistez, passif·ves, à des scènes à n’en plus finir entre deux gamines qui se détestent...

     Tout cela est bien dommage, et c'est aussi dommage que ça n'ait pas été corrigé. Le livre présente pourtant des passages très agréables à lire, légers, avec des anecdotes amusantes. Les parties sur le Moyen Âge sont très bien documentées et, malgré les incohérences indiquées plus haut, on sent bien la désolation qui devait régner alors, ainsi que le désarroi total de ces gens en proie à un mal qu’ils pensaient être une punition divine. Autre point positif : Le grand Livre est l’un des rares romans de la catégorie « Voyage dans le temps » où le personnage principal est une femme.


Le court extrait :

     Nous entendons la peste progresser. Les villages sonnent le glas après chaque enterrement, neuf coups pour un homme, trois pour une femme, un pour un enfant. Puis les tintements sont ininterrompus pendant une heure. Il y a eu deux décès à Esthcote, ce matin, et la cloche d’Osney se fait entendre sans répit depuis hier. La cloche du Sud-Est qui a attiré mon attention à mon arrivée en ce siècle s’est tue. Je ne saurais dire si la peste a terminé de faire des ravages dans ce hameau ou s’il ne reste plus là-bas âme qui vive.


Une image de Nonmisvegliate sur Pixabay *


Science-fiction ?

     Pas de vaisseau, pas d’espace, aucune technologie (à part actionner un levier et regarder un cadran), la moitié de la narration se déroule au Moyen Âge et l’autre dans un XXIe siècle (2054) où les téléphones, pour ne prendre que cet exemple, sont encore situés dans les couloirs, et où il faut se déplacer jusqu’à eux pour passer des coups de fil. Ou, comme nous l’avons vu plus haut, on chauffe encore au mazout. Est-ce de la science-fiction ? Oui, si l’on en croit la très bonne définition trouvée sur Wikipédia : « La science-fiction est un genre narratif (...) (qui) consiste à raconter des fictions reposant sur des progrès scientifiques et techniques obtenus dans un futur plus ou moins lointain (...), ou physiquement impossibles, du moins en l'état actuel de nos connaissances. Elle met ainsi en œuvre les thèmes devenus classiques du voyage dans le temps, du voyage interplanétaire ou interstellaire (...) » À ce titre, Le grand Livre est indiscutablement un livre de science-fiction, même si la moitié de l’action se déroule dans le passé, sur des bases historiques avérées. Mais, à ce titre aussi, il peut décevoir les fans de gros vaisseaux ou de voyages intergalactiques, dont je fais partie. En revanche, il intéresse celles et ceux qui aiment apprendre tout en lisant pour se détendre. Ce livre ne m’a franchement pas plu, mais il continue à avoir un succès considérable auprès d’un public très large.


Mary Shelley par Richard Rothwell (1840)

Un hommage à l’inventrice de la SF ?

     Il est généralement reconnu que le premier roman de science-fiction a été écrit par une femme, Mary Shelley qui, en 1818, publiait Frankenstein ou le Prométhée moderne. On ne cherchera pas ici à entrer dans le débat de savoir qui a réellement commencé, qui a « inventé » le genre, si c’est bien Mary Shelley ou quelqu’un d’autre. En revanche, il est un fait remarquable que l’on peut souligner. Mary Shelley a écrit plusieurs romans dont Le Dernier Homme, en 1826. Cette œuvre est parfois considérée comme le premier roman de science-fiction post-apocalyptique. Et l’apocalypse en question n’est ni une famine, ni une chute de météorite géante, ni une crise économique mondiale, etc. C’est la peste. Le roman se situe en partie dans le futur (2092), en partie au Moyen Âge, comme Le grand Livre de Connie Willis. On y voit un homme essayant de survivre et de protéger sa famille contre la peste, en vain. Le dernier Homme tourne autour du thème du châtiment d’une espèce qui a fauté et qui, pour cela, va être condamnée. Et il ne restera qu’un seul homme. Dans son grand Livre, Connie Willis nous raconte l’histoire d’une héroïne qui, elle aussi, fait tout son possible pour essayer de sauver toutes celles et ceux qui l’entourent et l’ont « adoptée », comme si elle faisait partie de leur famille. En vain. Et il ne restera… qu’une seule femme, elle.
     Comme dans le roman de Mary Shelley où l’espèce humaine est condamnée suite à ses péchés, Connie Willis cite de longs passages de la Bible à de nombreuses reprises. Mais, contrairement à Mary Shelley, son message est plutôt que l’amour et le courage pourront nous sauver de tout.      
     Dans le livre de Mary Shelley, en 2092, on se déplace encore à cheval. Dans le livre de Connie Willis, en 2054, on continue de devoir se rendre dans les couloirs pour trouver de rares téléphones muraux et passer ou recevoir des coups de fil. Mais la technologie mobile s'est développée aux États-unis dans les années 80. En 1992, lorsque le roman a été publié, on en était déjà aux téléphones mobiles de deuxième génération. Connie Willis en avait très certainement entendu parler, voire elle en utilisait un elle-même !


Une photo d'Adria Berrocal Forcada sur Unsplash *

     Non seulement les deux romans reprennent les mêmes thèmes, les mêmes divisions du temps, mais ils ont aussi plusieurs autres points en commun, comme les évocations d’un avenir paradoxalement suranné. Il est impossible que Connie Willis ne connaisse pas le roman de Mary Shelley. C’est un classique de la littérature anglo-saxonne. Il n’est indiqué nulle part qu’elle ait voulu lui rendre hommage (ou femmage, donc !), il semble néanmoins judicieux de mettre les deux textes en parallèle.


Connie Willis posant avec son quatrième prix Hugo en 2006.
Une photo de Kenkonkol pour English Wikipedia *


La notice de l’autrice

     Connie Willis est une romancière américaine de science-fiction. Elle est née en 1945 dans le Colorado. Elle a fait des études d'anglais et d'éducation élémentaire. Elle devient célèbre dès les années 1980, et a écrit une vingtaine de romans, plusieurs dizaines de nouvelles, des essais etc. qui abordent des sujets très divers. À l'instar de sa consœur Ursula Le Guin, Connie Willis est l’une des rares femmes à avoir reçu le titre de « Grande Maîtresse de la Science-fiction » (Grandmaster of science-fiction). Ce prix lui a été attribué par l’association américaine des auteurs de science-fiction et de fantasy (Science-fiction Writers of America ou SFWA) en 2011, pour l'ensemble de son œuvre. Ses écrits sont traduits dans de nombreuses langues et ont reçu de très nombreuses distinctions : onze prix Hugo, sept prix Nebula, douze Locus – pour ne citer que les plus prestigieux ! Bref, qu’on aime ou qu’on n'aime pas, Connie Willis reste une personnalité de tout premier plan dans le paysage de la science-fiction contemporaine.

Bonne lecture !


Vous aimerez aussi :
♦ La Main gauche de la nuit, par Ursula Le Guin
♦ Les Yeux d’ambre, de Joan D. Vinge
♦ Le Secret de Sinharat, par Leigh Brackett






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